Grand hôtel du merdier 6

Mon père qui a fait Mai 68, il disait que c’était pas vrai qu’après les barricades et les accords de Grenelle on baisait à couilles rabattues.

Ça, c’est de la légende.

C’était pas tout à fait comme on le dit, avec les filles.

De toute façon, si t’étais pas un mec posé, avec une petite bagnole, ne fût-ce qu’une deux chevaux ou une vieille dauphine pourrie, si t’avais pas vu le Docteur Jivago, si ton idéal c’était pas un boulot de cadre, une belle maison un grand chien et 2 ou 3 moutards, t’étais refait, mon pote.

Et mon père, il disait aussi qu’il avait tiré la langue, que les filles de son temps elles étaient chiantes et coincées.

Mon père, il n’avait qu’un vélo.

Moi aussi j’ai qu’un vélo.

Et avec un vélo, rien qu’un vélo, que ce fut après Mai 68 ou que ce soit aujourd’hui en 2004, c’est pas très confortable pour draguer les filles.

Mais dans le métro, ça se voit pas que t’as qu’un vélo.

Surtout si tu sors de chez le coiffeur, que t’as de belles fringues et que t’as pas les yeux dans les godaces.

Y’en a une là, tout près de moi, elle arrête pas de se bouffer les ongles. Elle a un visage typé. Habillée d’un manteau léger à très grand col, ouvert sur une robe noire à volants, elle me plait.

Il y a quelque chose de maladif dans son regard.

Un regard inquiet, un regard qui souffre, un regard nerveux.

Une fille chic qui a l’air d’avoir passé la nuit dehors.

Jamais je n’ai encore vu une fille se ronger les ongles de cette façon.

Elle se bouffe les ongles, les doigts même, avec autant de rage que d’élégance.

Je devais changer à la gare d’ Austerlitz.

On est debout, tous les deux, l’un en face de l’autre.

L’une de ses mains, celle dont elle cesse de triturer le bout des doigts, serre la barre d’appui.

Ma main gauche glisse sur la barre.

Léger effleurement de doigts.

Nos regards se croisent.

Son sourire est crispé.

Ses yeux noirs.

Son visage soudain délivré dans la lumière vive de cette nuit d’après midi.

Je sens ces épluchures d’elle, comme éclaboussées de ses doigts meurtris, cette intimité à nulle autre pareille et dont je perçois les transes, qui emplit cet espace de  silence entre nous.

Quel moment !

Quelle piqûre d’héroïne !

Gare d’ Austerlitz.

Je ne descend pas.

Je suis cette fille, jusqu’où ? Je ne sais pas.

Trois musiciens de tunnels de métro s’installent au milieu de la rame.

Saxo, trompette et guitare.

Ils improvisent.

Un air de jazz, un vrai régal.

Ça décoiffe.

Au Châtelet, changement de décor… Enfin presque !

Les pubs sont les mêmes partout.

Dans la foule qui se sépare en plusieurs branches je perds ma piqûre d’héroïne en robe à volants.

Mais je la retrouve dans une rame de RER en direction de la Défense.

Assise en face de moi, ravageant de ses dents blanches le bout de ses doigts, avec son regard crasse jeté sur moi tout entier, je la dévore, je l’extrace, je la rêve les volets clos dans une chambre d’hôtel anonyme, offerte toute habillée et tendue d’un silence qui hurle de joie…

Auber.

C’est fini.

Nous ne nous reverrons plus jamais.

Elle disparaît dans ces artères noires de globules en blousons ou  anoraks.

De fée aux doigts de lépreux, elle se fait globule en manteau bleu aspiré vers ce cœur de la ville dont les oreillettes et les ventricules ne cessent de se diviser en segments d’existence.

Je ne la retrouverai jamais, dans aucun segment d’existence.

Elle a disparu parce que j’ai cessé de la suivre.

J’ai pas de carnet pour noter.

Je n’ai que le souvenir.

Ça fait du bien, de tout son visage et de tout son regard, de balancer son écriture sans papier et sans crayon, comme ça, en toute spontanéité, du fond de ses tripes, à une fille qui te plait… ou un regard jeté sur toi.

De se poser ainsi, tel un nuage transparent, sur un petit bout de ciel bleu, d’extracer ce regard de l’autre, inconnu mais devenu si proche…

L’écriture est avant tout un espace de liberté.

Et dans cet espace là, plus besoin de crayon, ni même de mots.

C’est le souvenir qui va faire pousser les mots.

Dans l’instant, cet instant de l’autre que tu vis et que tu traverses, les mots ne viennent pas.

Ils ne sont pas encore nés.

Mais ils existent.

Je les touche de cette écriture de moi qui n’est pas encore née, ces visages de filles, de femmes, d’enfants et toutes ces silhouettes perçues, croisés dans la brume, la nuit, le hall d’une gare ou dans la lumière dorée d’une fin d’après midi…

Le stylo n’a plus d’encre.

Le papier reste papier sans rien dessus.

Il pleut.

Mon écriture pleut sur les visages.

Les visages se laissent doucement mouiller.

J’en tremble comme l’oiseau vautré dans le creux d’une main de jeune fille.

Dans l’espace de liberté qu’est devenu mon écriture, je m’octroie toutes les révoltes, y compris cette révolte contre mon propre système de pensée.

L’espace de liberté est à ce prix, oui !

Mais les régals fous n’ont pas de prix… Ni de censeurs.

Je bande à la hauteur des étoiles.

Je veux que Jacqueline, sur son fauteuil roulant, à Suresnes, bande à la hauteur des étoiles, le plus chic après midi de sa vie.

Son visage, même ravagé, mérite ce régal fou.

Cette écriture de moi dont les doigts et les lèvres, la salive et le regard vont se poser, trembler sur sa nuque, descendre jusqu’à sa déchirure meurtrie de solitude.

 

         C’est le souvenir qui fait pousser les mots.

Trois jours après ce chic après midi à Jacqueline, dans ma sordide piaule du « Grand Hôtel Moderne », mes fringues sur des cintres ont encore les traces de ses régals.

Elle m’a extracé de la tête aux pieds.

Je ne me suis pas lavé.

Depuis trois jours, il pleut.

Mon écriture pleut.

Je sens encore toutes ses mouillures et toutes ses giclures sur mon visage.

C’est de nouveau la fange et la crasse.

La décomposition de boyaux.

Les araignées entre les orteils.

Le tire jus qui tient comme une feuille de zinc froissée.

Mais j’ai été chic.

Je m’en mordrais le nœud si le pouvais.

Elle m’a pissé les humeurs de sa déchirure sur ma nuque.

Ses doigts ont vibré sur mes cheveux.

Elle a hurlé son ivresse totale et dévoré mon visage.

Auréolé de la trace de ses humeurs, le col de ma veste !

Coulées sur le rabat de ma poche de pantalon, les giclures de ses lèvres bleuies !

Décrassée de fond en comble, Jacqueline, sur son fauteuil roulant.

Elle se tortillait comme un ver vrillé de plaisir dans la pulpe d’un jeune fruit frais.

Et le jeune fruit que j’étais entrouvrait des lèvres douces comme une nuit tiède de printemps Africain

L’instant vécu ne s’écrit pas : il n’a pas les mots.

Pas encore.

Lorsque Jacqueline a ouvert sa porte, son sourire a explosé dans la naissance de cette écriture de moi qui déjà vitrifiait sa solitude, coulait tout doucement de mon ciel, s’habillait pour elle de mon visage, de mon regard et de tout ce que j’allais lui donner.

Je n’ai rien dit.

Elle non plus.

Elle savait ce que je venais lui faire.

Elle s’y est jetée.

Ça n’existe pas, les rêves interdits.

Les taches et les coulures que l’opulente dame au rouge à lèvres pétant du pressing qualifie de suspectes sont dessinées par ces rêves qui se réalisent, expriment sur les vêtements ou les draps des émotions si profondes et si souveraines que nulle écharpe tricolore ou épiscopale ne saurait assigner à étranglement.

Ces rêves là, rien ne les étrangle, ni Dieu, ni catéchisme.

Je lui ai dit que je reviendrai.

Avec mes copains Zébu et Krem, on s’est défoncés sur les trois gonzesses comme on se serait défoncés seul sur un sommier avec une bandaison de barre à mine et des couilles pleines de 15 jours.

C’était de la baise hard, sans romantisme, y’ avait que trois trous, trois barre à mine, des odeurs de fromage pourri et de la bidoche tendre et ferme zébrée de nos labours.

Le soc de nos charrues traçait dans leur peau des sillons herculéens.

On les reverra peut être jamais, ces gonzesses. On s’en fera d’autres dans la même crasse d’un coin de cube à habiter, on fumera des pétards, on se shootera à mort, on fera un peu de philosophie et on éructera sur le Système, on fera un concours de fléchettes sur un poster géant du baron Seillère et ça changera pas le monde.

Notre copain le bicot, il nous servira son couscous rue Villot.

On invitera des vieilles, les plus crasses et les plus paumées du quartier, et même si les tissus de leur croupion ne bleuissent pas, on se fera tous ensemble une kermesse de clodos.

Le bicot n’a pas de perroquet… C’est dommage !

C’est vraiment notre copain, le bicot !

Il se formalise pas, coran ou pas il s’en fout.

Il regarde pas si t’es roumi ou juif, pédé ou gouine, si t’as une grosse mercédez ou une caisse pourrie.

Le racisme, il sait pas ce que c’est.

Y’ a même des mecs de Mégret qui sont venus bouffer chez lui.

Tout simplement parce que c’est lui qui fait les meilleures merguez, qu’il sert de l’anisette, qu’il te met sur la table un petit Koudia de son pays à nul autre pareil, et qu’en fait, ces mecs là qui ont voté Mégret, en 1961 ils faisaient la fête ensemble à Béni Méred les dimanches ensoleillés de janvier de la Mitidja… Chez Rachid.

Le bicot n’est pas le bicot…

Mais tous les médef du monde sont des gardiens de prison.

Tous les monsieur Lorgueil, les madame Lahaine et les mondemoiseau Lintello nous emmerdent, avec leurs plumes au cul, leur robe de sang et leurs fientes de mots.

Vive nous, Zébu, Krem, Pou et le bicot… Et les filles laides !

A bas nos propres barrières !

A bas ces p’tits tabous encore enfouis en nous !

A bas ce derrière quoi on se cache pour faire croire que… 

Le Beau, le Vrai, le Bien, la Pureté, la blancheur immaculée…

Ou le laid, le sordide, le pourri…

Les bons d’un côté, les méchants de l’autre…

L’énorme four dentu de « tous les coups sont permis » qui avale Tricatel…

Tous les sommets du monde, sur le CO2, la faim, tous les G8 et les « autres mondes possible »…

Tout ça c’est du pipo.

Et c’est ce qu’on va écrire tous les trois, à notre façon.

On va se mélanger nos écritures.

 

 

                                               °°°°°

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Commentaire (1)

1. Trystan Le 24/02/2007 à 07:01

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