Grand hôtel du merdier 5

Mais je vais quand même prendre le métro et peut-être le RER.

Je vais voir Jacqueline.

La copine que j’ai connu à l’UCPA dans les Alpes l’an dernier et qui a perdu ses deux guiboles dans un grave accident de téléphérique.

Elle a eu aussi la colonne vertébrale sectionnée en plusieurs endroits.

Elle est sur un fauteuil roulant.

Son visage est ravagé, elle a presque plus de nez, elle a un œil tout tordu, à moitié sorti, elle a le dos comme deux doubles pastèques siamoises.

Mais elle a un joli sourire et une belle écharpe.

Avant, elle avait jamais connu de mec.

Elle faisait des études.

Hacheucé, je crois bien…

Elle habite à Suresnes.

Elle a pas d’économies, elle a tout bouffé dans la rééduc qui est pas remboursée par la sécu.

Et puis, tout à coup, en pensant à elle, il me vient des idées…

Oui, j’ai vraiment envie de la voir.

Elle a été très chic avec moi avant l’accident.

Elle était la seule du groupe à ne pas m’incendier quand je chiais sur les valeurs sacrées et quand j’éructais ma prose de merde avec plein de mots crevards en dérapant comme un petit toutou cagneux sur les pistes balisées.

Elle était tendre, discrète, pleine d’attentions et je suis sorti trois après midi avec elle.

Les autres filles du groupe, je les regardais pas.

J’aimais son visage.

Elle était pourtant pas très belle.

Merde, elle va passer toute sa vie comme ça, toute déformée, sur un fauteuil roulant.

Son minou va flétrir, se racornir, elle se régalera jamais avec un beau mec.

Je vais me faire très beau très chic.

Je vais me laver.

Il y a des douches publiques à la Gare de Lyon. Je donnerai un gros pourboire à madame pipi.

J’irai chez le coiffeur, une belle coupe, très classe avec bien la raie sur le côté et la petite mèche en haut du front, inclinée juste ce qui faut.

Je vais me saper.

Elle adore les iris.

Jamais je ne me regarde dans une glace.

Je sais pas si je vais oser me sourire.

 

Ce régal fou.

Elle attend que ça.

Elle l’a jamais fait.

Je vais lui faire un chic après midi.

Je vais bientôt décoller.

Dans le bistrot, c’est tout poisseux de fumée humide, il y a des mouches partout.

Un gosse crasseux en attrape une et lui coupe les ailes.

La mouche joue à la fourmi.

A tout hasard, je me dirige vers le comptoir.

Y’ a des œufs durs rangés par six, chacun dans une alvéole.

J’en soulève un, celui que j’avais marqué d’une croix en dessous, voici dix jours.

La croix y est toujours.

Une tarée, la cinquantaine bien tassée, habillée en pute de luxe, le visage tout peinturluré, les cheveux cendre et feu, prend place entre deux costauds en bleu de chauffe.

C’est une habituée.

Elle vient toujours à la même heure et éructe des bouts de chapitre de sa vie, une vie d’actrice ratée.

Aujourd’hui, elle a pas d’eau.

Elle a pas pu se laver.

Elle raconte sa bataille avec les robinets, le petit filet ridicule qui lui a à peine mouillé les doigts.

Elle a pris un taxi pour venir au bistrot.

Elle fume de longues clopes toutes fines.

Et c’est le Grand Jeu.

Une diatribe incendiaire, un fleuve d’imprécations.

Tout le monde y passe, les politiques, les pédés, les jeunes, les vieux qui étalent leurs maladies, la Sécu, la TVA, les intellectuels, la grève des poubelles, les arabes, les chômeurs qui vont au restaurant du cœur en Mercédez…

Elle se fait quatre jus coup sur coup, et trois petits verres de schnaps.

Cette fois, j’en ai vraiment marre.

Je me barre.

Il est bientôt midi, d’ailleurs.

Y’ a un p’tit rayon de soleil.

A la gare de Lyon, je suis descendu dans les sanitaires.

Un vrai palace.

Douches, cabines de bain, bols à moineau à perte de vue, cabinets avec porte renforcée…

Une immense boutique de produits de toilette, des « madame pipi » hyper sympas, un beau Noir en uniforme maison, aucun graffiti sur les murs, une odeur de savon frais et de lavande…

Pipi, 30 centimes d’euro.

Caca, 1 euro.

Un grand bain ( mais 20 minutes seulement), 3 euro.

Une douche, 2 euro.

Ils te fournissent le gant, la serviette, la savonnette, tout ce dont tu as besoin…

Si t’arrives les doigts dans le nez, t’y laisses la peau de tes fesses : au moins 10 euro, avec caca compris, ou pipi…

Putain, comment ils font les SDF et les clodos, pour chier, se laver, à ce prix là ?

Y a même un coiffeur 24 heures sur 24 sans rendez vous, un fast food et des marchands de fleurs…

J’arrive vraiment les doigts dans le nez.

J’ai que dalle.

Et en plus il faut que j’achète des fringues.

La paye a été virée.

Je fais un boulot de trouduc mais je suis bien payé.

Des tas de chomdus se battraient pour l’avoir, ce boulot de trouduc sur lequel je chie.

Y a des cadres, des chefs, des pros, qui font quatre heures par jour en métro et RER, bossent dans des bureaux de la Défense ou à la tour Montparnasse du matin jusqu’au soir très tard, qui ont fait de longues études et gagnent encore moins que moi…

Je squatte dans le système sans la moindre ambition, je crache sur le beurre d’escargot et je prends les gosses de riche pour des bostriches, alors que des millions de gens ont fait de ce système leur patrie.

Une patrie bardée de militaires, constellée de clochers et polluée de cultes…

La patrie, Dieu, la télé, Star Académy, le foot et la carte Conforama…

L’Afrique et le « tiers monde » pillés de fond en comble, les filles laides et seules ; la cuisse de poulet, le ballon de rouge et des bonnes femmes à poil avec des plumes aux fesses le soir de la St Syvestre à la télé pour les paumés, les vieux tout seul et les célibataires dans mon genre qui se lavent pas quand il fait trop froid.

Non, la nuit de la St Sylvestre, je la passe dans la rue, au milieu des pétards et des concerts de klaxon.

Les confettis neigent et les solitudes rêvent aussi haut que le Kilimandjaro.

Ouais, je vais bien y laisser un sacré paquet de fric dans cette dérive qui dérive d’une idée chic.

Avant de passer sous la douche, j’achète dans la galerie marchande du linge, un pantalon clair  avec de grandes poches latérales à rabat, un tee short rouge assez ample et une petite veste sans manches.

J’ai eu droit à une grande œillade, à un sourire hyper angélique de la jolie mademoiselle pipi en blouse blanche cintrée.

J’ai eu la main lourde : 10 euro de pourliche.

Je suis beau comme un tracteur de foire de printemps et j’ose pas me regarder dans une glace.

Si je me rencontrais, je crois que je deviendrais homosexuel.

Je prends place dans le salon d’attente d’un coiffeur visagiste.

Je suis entrepris par une charmante demoiselle très bien habillée.

Du maquis de ma barbe, il ne reste plus qu’un discret collier bien taillé.

Y a un cochonnet rigolo sur l’étagère en face de moi.

La tondeuse bourdonne comme une mouche sympathique, les doigts de la fille effleurent mes lèvres.

C’est l’instant de vérité : le miroir derrière la nuque.

Ça me fait un drôle de frisson.

Je suis tout ému.

Une solitude tendue dans une bulle de féminité blessée semble se jeter sur ma nuque, j’accueille cette solitude et elle fond doucement sur cette ligne de cheveux où le coiffeur s’est arrêté.

N’est-ce point cela, aimer ? Faire du bien, un bien fou, interdit, banni par ce culte des apparences qui exile les désirs inassouvis des gueules cassées si loin des jardins enchantés du monde ?

J’ai mis une pièce de 2 euro dans le cochonnet.

Ça m’a rappelé le jeune mec rigolo du stage informatique l’an dernier et l’anecdote du cochonnet.

Il s’appelait Pascal, notre formateur.

On était 11.

Juste ce qu’il faut pour que ce soit hyper convivial.

Y’avait trois nanas très chouette.

Il a dit, le Pascal :

« Celui qui fait une connerie, il met 1 euro dans le cochonnet, comme ça, à la fin du stage, on se paie un gueuleton ».

Manque de pot, six mois après, le Pascal, il a pété les plombs comme animateur de vente à Crudumututu. Les banquiers, c’est pas des enfants de cœur, il faut du résultat, des Eurokaèffes.

Entre les Cé Té Woués, les iXe O doublevé et les Cé Té Dés des familles de clients, les portefeuilles financiers à attribuer aux 15 conseillers financiers qu’il devait manager, le petit nouveau à la traîne qu’il faut pousser au phoning, les vieux de 10 piges de boîte qu’il faut recycler, les ventes accompagnées et les réunionnites bilan chez le grand boss, il s’y retrouvait plus, le Pascal.

Résultat, il a cassé le cochonnet sur le crâne du boss. Il a voulu se jeter par la fenêtre, il a arraché toutes les affiches des nouveaux produits.

Un mois dans une maison de dingues, une flopée de neuroleptiques et deux mois de convalo.

Chaque fois que je vais chez le coiffeur et que trône le cochonnet à côté de la caisse, je pense à Pascal.

Et j’adore les centres de formation informatique et internet où y’a presque toujours de jolies demoiselles qui vous accueillent avec un gentil sourire.

Et voilà : le beau tracteur de foire de printemps flambant neuf va descendre dans le métro parisien.

J’ai pas osé me regarder dans une glace… Avec toutes les vitrines qu’il y a partout !

A peine un léger effleurement de doigts sur mes cheveux…

Place d’Italie

C’est la nuit dans le jour.

Dans l’anesthésie d’une journée de boulot de trouduc dans un bureau à la con ou dans la féérie pompe à fric de tous ces espaces aménagés entre les tunnels, qu’y a-t-il de plus banal qu’une station de métro ?

Pour aller à Suresnes, je sais pas par où il faut passer.

Je suis parti au pif.

Oui, par la Défense, ça doit être ça…

Y’a des tags partout, même sur le plan de la ligne.

Le métro, c’est un monde fascinant.

J’y passerais des heures.

Tous ces visages…

Dès fois, ça me fait dans les oreilles comme le roulement des vagues de l’océan.

Et les visages se jettent sur moi, je deviens une plage de sable fin.

Les visages sont des vagues.

Mes rêves y surfent dessus, la planche se retourne, un œil me déchire un tendon.

Je plonge dans l’écume rugissante entre des regard-flots et des glissades de sourires.

Les confidences ne sont pas des mots mais je les écoute.

Parisiens tous azimuts, SDF endormis assis parce qu’on a supprimé les bancs, touristes, amoureux, employés, ouvriers, courtiers, c’est le grand brassage des solitudes, des ambitions, des rêves et des désolations.

A cette heure ci, dans les alentours de midi, c’est pas la grande presse.

Mais y’a du visage.

Du visage chic à s’en régaler jusque dans le fond de l’âme.

Je leur balance mon visage, à tous ces visages.

Le mot visage c’est mon mot préféré de la langue Française.

Dans aucune autre langue du monde que le Français, ça fait autant de bien dans les tripes.

Visage.

Un jour, je taguerai visage dans toutes les langues et tous les patois du monde.

En une fresque géante.

Je boude les culs, par contre.

Tous les culs se ressemblent.

Un cul n’a pas d’âme.

On est tout seul au monde à avoir le visage qu’on a.

Je regarde les filles que personne regarde.

Celles du genre instit à grandes lunettes plate comme une sole.

Ou Grosse dondon à économies et voiture payée au comptant trousseau tout prêt qui fait tapisserie dans les bals mormons et qu’on fait danser que par politesse.

A chaque fois, je tape dans le mille.

Ça leur fait un bien fou, mon visage, mon sourire, mon regard.

Y’en a, là, pas très loin de moi, assises, bien sanglées dans leurs trench-coats ou leurs anoraks, visages anguleux, le sac à main serré sur les genoux, des filiformes, des timides, des qu’aucun mec ne zieute, avec lesquelles j’entreprends comme une conversation interstellaire.

On se rencontrera jamais.

On n’est que de toutes petites bulles dans le cosmos du métro.

Y’en a d’autres, des plantureuses, des belles à crever, bien sapées, hyper typées, des filles à mecs quoi !

Avec celles là, ça marche pas, la conversation interstellaire…

Mais elles font, comme l’instit à grandes lunettes ou la grosse Marie Claude du bal mormon, ce petit geste de la main, pour repousser une mèche de cheveux, ce mouvement de tête sur le côté, ou elles se passent les doigts entre les lèvres et le nez…

Trois fois j’ai changé de ligne de métro, et autant de fois elles font toutes le même geste.

Elles m’ont toutes regardé.

Les unes discrètement entre deux légers balancements de tête, les autres plus franchement, avec des yeux de lumière noire.

C’est toujours le même topo.

Le culte des apparences.

Omnipotent.

Outrecuidant.

Je m’excuse, mais là, dans cette rame de métro en plein après midi nocturne, je fais de mon visage un cadeau du ciel pour les yeux des filles que personne ne regarde.

Elles n’ont pas le culte des apparences, les filles qui font tapisserie.

Elles n’ont que l’émerveillement.

J’ai que 25 ans.

Je crois qu’à 80 balais, en fauteuil roulant ou même paralysé sur un pieu à caca, t’as autant droit au Radada que si tu pètes le feu beau comme un Dieu.

 

 

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Dernière mise à jour de cette page le 15/01/2006

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