Grand hôtel du merdier 4

Je prendrai le métro, ça suffira.

Dix heures…

L’heure d’aller écraser sa flemme sur la banquette d’un bistrot.

Rien à lire.

Le journal ?

De la merde, des potins, de la pub, de la politique, des mauvaises nouvelles, toute la sauce d’une putain de tambouille qui n’en fint pas de nous empoisonner, de nous faire crever sans qu’on s’en rende compte.

De toute façon, dans le journal, je ne regarde, vite fait, que les gros titres.

On sait jamais : des fois que la moitié de la planète aurait sauté…

Je me dirais alors : « Tiens, pour une fois, je suis du bon côté ».

J’ai une grosse pile de vieux Charlie Hebdo et d’ Hara Kiri à prendre, aux Puces, à Clignancourt.

C’est loin.

A pied, il me faudrait deux heures.

En métro, y’ a quatre changements, c’est con.

Ce soir, j’aurai écumé tous les cinémas du quartier, ceux où ils passent des films de vampires, de science fiction épouvante, d’histoires de massacres à la tronçonneuse…

Je pousse la porte du bistrot, d’un coup d’épaule.

D’un pas lourd, je rentre.

Une odeur douceâtre, une atmosphère à couper au couteau.

Des relents aigres me saisissent les narines, ça pue la vinasse, le dégueulé et le tabac refroidi.

Les tables sont mal torchées.

Une vieille saoûlarde ébouriffée, recroquevillée, suce son ballon de rouge devant le comptoir.

La moitié du verre se répand sur son poitrail.

La pocharde stagne dans ses linges usés, décousus et fripés.

Ses bas viennent de dégringoler jusqu’à la cheville.

La voilà qui pisse dans ses guenilles, qui rote doucement et qui geint.

Elle pète, et comme elle a la chiasse, ça saigne goudron fondu sur ses bas.

Le patron l’engueule, elle s’appuie au comptoir, trébuche, renverse une table, navigue en zig zag dans la salle, pousse la porte et s’étale sur le trottoir face contre le pavé, dans son dégueulé.

Des passants, écoeurés, la contournent.

Le vent soulève ses hardes pourries de vermine.

On lui balance un seau d’eau sur la tête.

Qu’importe !

Cette masse inerte, cette épave humaine ne peut plus se relever.

Il y a si longtemps qu’elle est tombée !

La boîte à zizique vocifère un air de cul, obscène, rythmé par des soupirs de régal, des râles de vieux mâles vautrés sur des corps graciles de fillettes mûries trop vite…

Une musique de branlette en solo, des trémolos phalliques entrecoupés d’interjections ordurières à peine perceptibles se confondant avec les râles.

Dans un coin de la salle, assis sur une banquette défoncée, tapi contre le dossier bosselé, courbé, avachi, un type sec et maigre, la peau tendue comme celle d’un poulet trop cuit, vêtu d’une gabardine crasseuse, croise ses jambes sous la table en les balançant frénétiquement comme s’il avait envie de pisser.

Son col de chemise est en deuil.

Ses mains tremblent.

Ses souliers sont crottés.

Sa cravate est fripée, tachée.

A la dérobée, il regarde une jeune femme et un monsieur âgé, très bien habillés, qui sont assis deux tables plus loin, l’un en face de l’autre et dont les visages semblent se toucher.

Devant la boîte à zizique, un grand Noir se balance en faisant claquer ses doigts. C’est lui qui a mis le disque.

A part la jeune femme et le vieux monsieur à l’air intellectuel que le type en gabardine regarde avec insistance, un filet de salive à ses lèvres, il n’y a rien que des mines patibulaires dans ce bistrot, ce matin.

Le type moche et sale, surtout.

Il ne m’a rien fait, ce type.

Mais il me gonfle, il m’écoeure.

J’ai envie de lui taper dessus, de l’alpaguer par le col, de le traîner jusqu’aux chiottes et de lui cogner la tronche sur le rebord de la cuvette, là où il y a encore de la merde incrustée et durcie en épines cassées.

Ses cols de chemise et de gabardine, ses ongles noirs, son regard de maniaque vicieux, ses yeux chassieux qui semblent sortir de leurs orbites, tout en lui et sur lui pue la solitude tachée de sperme, de crasse et de déjections fétides.

Un asticot à tête humaine qui se tortille de régal ni vu ni connu, gratos, aux frais d’un visage de jeune femme.

Je vois que je ne suis pas le seul à m’être lavé par cœur ce matin.

Le patron n’est pas rasé, il a du noir sous les oreilles et ses mains sont sales.

L’autre jour, la vieille pocharde avait la courante.

C’était pire qu’aujourd’hui, elle en avait foutu partout.

Mais ce jour là, il ne pleuvait pas.

C’est vraiment des matins à traîner des tonnes de cafard, à mesure que la liste de tout ce qui ne va pas s’allonge et s’épice.

Je me sens vide, bêtement rêveur, con comme la lune, inutile.

Je suis comme la vache qui, un jour de flotte, dans un coin de pré défoncé, les panars dans la mouscaille, regarde passer un train.

Est-il possible de faire de la poésie, de s’émerveiller ou même tout simplement de penser, avec un slip sale, les chaussettes qui schlinguent et les doigts de pied pleins d’araignées ?

Je suis là pour le moment à m’emmerder dans ce bistrot crado, puis je vais sortir, marcher dans la rue sans but, peut-être m’asseoir sur un banc, écumer les cinémas du quartier, voir des films à la con où c’est toujours le gentil petit oiseau qui fait la nique au gros méchant matou.

Comme si pour une fois, une fois seulement, ça pouvait pas être le matou qui le bouffait, le petit oiseau !

Alors qu’au cinéma de la rue et de la vie, dans la vraie réalité, on sait bien que c’est les méchants qui gagnent.

Par exemple :

Le vilain vieux monsieur qui en compte une de bien raide à la mignonne fillette…

La petite demoiselle de bonne famille qui accouche toute seule dans les chiottes du train, met le bébé dans le trou , enlève une godace et pousse pour que le bébé tombe entre les voies…

Le prédateur qui prédate, l’enculeur qui encule, le pauvre que s’il était riche il serait encore plus salaud que le riche…

Au ciné, j’adore quand c’est l’oiseau, la petite souris, le lapin, qui se fait bouffer.

Je réfléchis, je m’appesantis sur la condition des gens, sur ma propre condition… Une erreur de parcours !

Comme si réfléchir ce n’était pas en fait, fléchir une seconde fois…

Je ne sais pas quoi prendre comme petit déjeuner.

Je déteste le café crème, affreux breuvage qui tapisse la tasse vide de traînées d’écume.

C’est gras, avec des taches jaunes, c’est tiède. Rhhh !

J’aime pas, non plus, le chocolat à l’eau ou au lait condensé, le café express avec plein de mousse âcre, les croissants gras et jaunes ou trop secs qui s’émiettent, les tartines coupées dans de la baguette congelée recouvertes d’une couche de beurre rance qui coule.

Ces breuvages là ne se consomment que le dos courbé, les mains sales et les yeux bouffis de sommeil.

Ce matin, je vais tout de même par la force d’un destin connu à l’avance qui me colle à la peau, m’enfiler une de ces merdes.

Je peux pas faire autrement, dans ma piaule, j’ai plus rien à becter.

J’avais bien un gaz, une ou deux casseroles, trois tasses, quelques assiettes, des couverts, des verres… J’avais essayé de cuisiner quelque peu, mais la vaisselle s’était accumulée, tout était resté à moisir et puis un jour j’ai tout bazardé dehors avec les poubelles.

La sono laisse échapper le dernier râle de l’air de cul qu’elle crache depuis dix minutes.

Le Noir l’a rebelotée trois fois, je crois.

Le type à la gabardine crasseuse s’est foutu la main entre ses cuisses… Un long filet de salive a souillé le rebord de la table, ses lèvres ont tremblé, ses yeux se sont immobilisés comme deux boules de loto.

Il s’est déboutonné la braguette.

Je l’ai vu.

Il a écarté les pans de sa gabardine.

Il a sorti son zizi.

Il croyait que personne le voyait.

C’était rose sale.

Comme celui d’un vieux babouin à vilain cul.

Un doigt rose, impudique, souffreteux, hoqueteux…

Avec un liseré crème autour du gland.

Il s’est branlé.

Doucement, longuement.

Il a juté.

Il a émis un râle discret, mais prolongé, du fond de sa gorge.

Quand la purée a giclé, ses cuisses ont tressauté.

Il s’est refringué, il arrivait pas à se boutonner.

Il a rajusté le col de sa chemise.

Il a rabattu sur ses genoux les deux pans de sa gabardine.

Il s’est levé, la table a grincé.

La petite cuiller est tombée du rebord de la table.

Il a secoué son froc plein de miettes.

Ses articulations ont craqué.

Il a traversé la salle, poussé la porte des chiottes.

Il est resté dix minutes.

Un grand bruit de chasse.

Il est sorti, il a quitté le bistrot.

Il ne s’est pas lavé les mains en sortant des chiottes.

Moi non plus, après avoir fait des virgules sur le mur dans les vécés de  mon hôtel.

Grand hôtel moderne…

De la fin du 19ème siècle, sans ascenseur, vécés à chaque étage, linoléum refait à neuf.

Grand hôtel du merdier, oui…

J’arrive pas à décoller de ma banquette.

Je suis là, affalé, je me gratte la tête, puis le trou du cul à travers le pantalon.

Moi aussi je banderais, presque…

Mais pas à cause de l’ air de cul.

Je repense encore à la fille en imper, qui m’a tant plu, hier soir.

J’aime ça, les filles bien habillées.

Un samedi soir en mai dernier j’ai été invité dans un bal de jeunes mormons. Des jeunes très chic, des filles belles à en crever de régal, sapées comme ça se voit plus du tout par les temps qui courent.

Ils savaient bien pourtant, que j’étais un voyou, un apache, un baroudeur de lieux louches, un anarchiste, que je mettais que des jeans déchirés, et que je me lavais pas tous les jours.

Mais ils savaient aussi ce que j’avais dans les tripes. Ils m’auraient voulu chez eux.

Ça a été toujours comme ça depuis que je suis gosse : les voyous du fond de la classe me voulaient avec eux, et les lèche cul du premier rang avec de beaux blazers croisés et des cartables en cuir me faisaient de l’œil…

En fait je les emmerdais tous et quand j’avais envie d’être gentil je m’en foutais qu’ils soient apaches ou beaux astres.

Pour aller au bal des jeunes mormons je m’étais tout de même un peu sapé.

Je puais pas la clope ni la sueur et j’avais pas de cernes sous les aisselles. A tout hasard, dans un petit sac de sport j’avais prévu un slip de rechange, un mouchoir et des chaussettes.

Je m’étais bien lavé les dents et j’avais mâché plusieurs dragées de chwing gum à la menthe.

Ah, putain, j’en revenais pas : trois filles en petites robes, mignonnes et fraîches comme des roses un matin de printemps, qui n’arrêtent pas de me faire de l’œil, mais d’une manière très délicate.

Dans un slow qui n’en finissait plus, la petite Charlette me collait à la taille, et très franchement je ne savais plus où me mettre…

Jusqu’au moment où je n’en pus plus.

Ce fut infiniment mieux que dans un lit ou dans un fossé.

D’un regard nonchalant, je happe la rue, au travers du panneau vitré du bar.

Une vieille dame avec un manteau de fourrure promène un petit chien blanc frisé.

Au bout d’une grande laisse.

Le petit chien a l’air fragile, maladif.

Il tremble.

L’énorme berger allemand de l’épicier raciste d’en face du bistrot se jette sur le caniche de la dame.

C’est un bâtard de berger, mâtiné de quelque corniaud de terrain vague.

Jaune, le poil en fil de fer barbelé, le museau tout noir et l’œil féroce.

Il se carre le petit caniche entre ses pattes de devant, lui renifle le trou du cul, le relâche, lui tourne autour, se rejette sur lui.

C’est une boucherie…

Il le déchiquette,  lui ouvre le ventre, arrache le foie, écartèle les morceaux de chair entre ses mâchoires.

La dame s’évanouit, tombe sur le trottoir, l’épicier crie mais son racisme n’y est pour rien, qu’il dit.

La SPA, pour les toutous féroces, ça devrait pas exister.

J’ai réfléchi.

Je vais pas aller chercher mes vieux Charlie Hebdo de la fin des années 70 au marché aux Puces.

Charlie Hebdo, version 2004, c’est plus ça du tout… Je dirais pas que Charlie Hebdo s’est embourgeoisé, non, mais c’est pire : ça s’est intellectualisé avec des truculences et des bouffonneries formatées aux modes nouvelles, reconnues et même encensées par le système, schmuctées au grand jour par toute une smala de pseudo contestataires férus d’une putain de culture parallèle. Et la culture parallèle, c’est presque pire que la culture kitsch. Avant la toute première version de Charlie Hebdo, hyper décapante, sévissait sur le marché de l’expression post soixante huitarde, toutes les acidités d’ Hara Kiri. Mais Hara Kiri ne fit pas long feu...

J’ai écrit à Charlie Hebdo. Il m’a jamais répondu. Il faut croire que ma suggestion d’une journée internationale « tout le monde à poil » ne les a guère interpellé, les vaches ! Tout le monde à poil, un jour de fin juin par exemple pour l’hémisphère Nord et de début janvier pour l’hémisphère Sud… Tout le monde à poil, du Président de la République à monsieur pipi des toilettes de la Gare de l'Est en passant par les chefs d’entreprise, les hôtesses d’accueil de l’office du tourisme, les facteurs et les banquiers… Tout le monde à poil une journée entière, gros et petits, moches et pas moches ! Il faut bien ça pour remettre les pendules à l’heure, lisser les vanités et les différences…

Alors, Charlie Hebdo il peut bien aller se faire cuire un œuf et même la douzaine ! Il lira jamais du Pou…

 

 

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Dernière mise à jour de cette page le 15/01/2006

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