2/ La dérive de Pou…
Dans une longue et puante diatribe, Pou nous convie en sa bulle et nous l’y suivons, au gré de ses confidences… Et des loulous de son âme qui polluent les pieux langages, révèlent la couleur du pus, la rougeur des ecchymoses, les arabesques de cicatrices, et parfois le contenu des râles…
C’était bien avant l’épisode du cube avec les deux copains et les trois filles… Mais c’était pas si vieux tout de même. C’était à Paname, comme sur un trottoir de Rome, sur la lèpre d’un matelas ou dans des halls de gare ou sur le quai d’un port d’Europe du Nord… Dans une chambre d’hôtel sans étoile ou entre une boite à zizique et le zinc pourri d’un bar de paumés…
Ça souquait le foutre, la solitude des vieux ou des chomdus, le pain trempé de pipi, le vomi dans le caniveau… Y avait vraiment pas de quoi être fier ! C’était Pou, y’a deux jours ou trois lunes, avec toute sa vie devant lui, sans zob jectif, sans projet et sans slip éminence…
Ecoutons le, pour une fois…
« Aujourd’hui je ne peux pas plaire.
Je l’avoue, je suis bordélique.
Le jour va se lever.
Non, c’est la nuit qui va continuer, une nuit grise, épaisse, plus triste encore que la vraie nuit, car les lumières de la rue vont s’éteindre.
Une nuit froide et mouillée.
Mon âme ne va guère mieux que cette nuit.
Sous les réverbères et les néons brillent encore les trottoirs mouillés, le pavé encrassé de tous les pas des citadins trottant, les capots de voitures.
La colonne de mercure sur le rebord de ma fenêtre hésite entre six et sept.
La boîte d’allumettes est vide.
L’épicerie est fermée.
Le pain est rassis.
Le stylo n’a plus d’encre.
La palette est desséchée, le pinceau n’a plus de poils, le gobelet est fendu.
Le papier reste papier sans rien dessus.
Il pleut.
Le vélo est pendu à la cave, la pompe est tordue, la chaîne rouillée, il manque un patin, la roue arrière est voilée.
Plus de gentil « tic tac », le coucou de petite mémé est arrêté.
La montre est bloquée.
Le bon livre fini : Rocambole envolé, maman Fipart enterrée, et l’horrible Sir William précipité dans l’abîme.
Y a que dalle à la télé, ou rien que de la sous-culture branle gogo.
C’est le quatrième matin que je cherche à extirper ce qui reste dans le tube dentifrice, j’appuie en vain, pas même une petite goutte de tripe blanche.
Le gant pue, le lavabo sent le pipi, la chemise souque la sueur, la serviette est crade.
Le frigo est vide, y’avait hier un dernier bout racorni de roquefort mais c’est vrai je l’ai zombé. Il reste encore un fond de Mascara dans la bouteille.
J’ai l’œil bovin, la bouche pâteuse, le nez mouillé.
La goutte nasale perle et me fait chercher le mouchoir que je n’ai pas.
Je m’essuie sur la manche, je renifle.
Les tire-jus sont tous cradingues, le dernier je l’ai jeté dans la corbeille du linge, je ne pouvais plus m’y moucher dedans, il était dur et tenait comme une feuille de zinc froissée.
J’ai la flemme de tout, une flemme qui me coupe les pattes et me serre l’estomac.
La grosse flemme de ces réveils nauséeux, humides et froids.
Je regarde couler le robinet d’un œil baveux.
Engourdi, ankylosé, endormi, grimaçant, ébouriffé et rien pour plaire.
Je laisse couler le robinet, l’eau froide est aspirée dans le siphon, comme un jour sans joli visage et plein de tous les coups de gueule d’automobilistes rageurs.
Ma barbe est un maquis, un fouillis de ronces.
Ma tignasse, une satanée perruque exhumée de quelque recoin de grenier.
J’ai des démangeaisons dans le cuir chevelu.
Je me gratte à pleines mains jusqu’au sang.
Les croûtes et les pellicules s’accrochent sous mes ongles noirs.
J’en ai mal aux doigts à force de me gratter.
Hier soir, je suis allé bouffer un couscous, chez le Bicot, rue Villot.
Avec des merguez, du mouton au goût très fort, de l’harissa et des pois chiches.
J’ai curé mon litre, une chopine de rouge à 12 degrés.
J’ai passé une nuit agitée, lourde, cauchemardesque.
Rien à voir avec ces rêves philosophiques et prémonitoires de quatre plombes du matin quand la veille, tu t’es intellectuellement régalé avec des amis et des filles chic.
C’étaient de sales rêves imbéciles et cruels, comme de gros culs de grasses roturières qui descendent en parachute alors que t’es attaché à un arbre et que tu vois tomber lentement jusqu’à ce qu’une atroce haleine de raie de cul te balaye le visage.
Et je me réveille comme il n’est pas permis de se réveiller : la raie du cul en feu, dévoré de gratouille, les doigts de pied habités par des araignées, les chaussettes qui schlinguent, durcies au talon, les godaces terreuses, arquées, les semelles qui se décollent.
Rien ne va plus.
Je suis cru.
Quand je suis seul et que je veux péter, je m’écarte les fesses en tirant sur la couenne au maximum pour que ça louffe mieux et que ça trompette à bloc.
J’ouvre la fenêtre et je largue un rot caverneux et prolongé, puis je me penche pour voir si des rombières et des bourges choqués lèvent le nez en l’air. J’adore quand c’est un banquier ou un assureur avec sa petite valise diplomatique, ou de vieilles punaises de sacristie qui promènent un petit toutou empanaché.
Quand vous sortez, bien sapé, bien coiffé, rose et rasé, avec une belle chemise, des boutons de manchette et du linge propre en dessous, les pompes bien cirées, schmuctant l’odorono et sans cernes aux aisselles, vous êtes « socialement correct », vous plaisez, on vous prend pas pour un demeuré et les flics vous demandent pas votre carte d’identité.
Mais, quand vous baillez une haleine pestilentielle, le pyjama en accordéon au bas des chevilles, accroupi sur la cuvette des vécés, les couilles à l’air, pas rasé, ébouriffé, avec toutes vos odeurs de la nuit, eh bien vous êtes pourtant la même personne.
Autrefois, sous Henri 4 et Louis 14, les courtisans puaient du cul quand ils baisaient, l’on se devait alors d’un certain fumet…
Aujourd’hui, il ne faut plus avoir de fromage à la bite, mais l’homme n’a pas changé…
Je n’aime pas les verres à pied, les nappes blanches, les fourchettes à gâteau. Les salamalecs des garçons en livrée du resto à 80 euro le menu service non compris vin en sus avec sommelier cauteleux, ces gonzesses en noir et blanc avec des petites bouches en anus de pigeon barbouillé de rouge, toute cette valetaille et ce cérémonial, ces courbettes à la con, ces « monsieur » long comme le bras…
Je déteste les cocktails littéraires, les séminaires, les pots et les buffets de gratin d’entreprise, les salons de thé où l’on déguste des petits gâteaux en levant l’auriculaire, les tasses à fleurs et les soucoupes trop grandes, les crèmes liquides versées dans des assiettes à dessert, être le premier servi pour le potage et être obligé d’attendre que tout le monde soit louché pour enfin laper à pleine cuillère le brouet refroidi.
C’est chiant d’attendre longtemps entre chaque plat, de soupirer après une corbeille de pain, un cendrier, une carafe d’eau, de guetter les allées et venues incessantes du garçon pour l’ addition.
J’aime pas déjeuner le matin en pyjama, pas débarbouillé pas rasé, avec encore du fromage au coin de l’œil, étaler du beurre sur des tartines, et encore moins les confitures qui coulent, avaler doucement un café tiède ou un chocolat vaseux à peine chaud. Je trouve que ça fait « Dupin Dupine » en robe de chambre tachée avec les moiteurs corporelles de la nuit douillette sous la couette.
Ce matin je ne me suis pas lavé.
En m’éjectant du pieu, je réalisai que les draps n’avaient pas été changés depuis deux mois.
Du robinet disjoint, l’eau coulait glacée, je me suis juste un peu passé les mains parce que la nuit durant, je m’étais tripatouillé le zizi, j’avais enfoncé les doigts dans les trous du nez, je m’étais gratté, j’avais décollé une araignée coincée entre deux orteils.
Dans le pyjama, je sentais une odeur musclée qui montait de l’entre jambe et de dessous du cul.
Je me suis arraché, après l’avoir fouillé, décollé, un loulou incrusté au fond de la fosse nasale, j’ai roulé le loulou, longuement, dans mes doigts.
Je me suis gratté le trou de bâle.
J’ai les ongles noirs, les doigts qui puent, de la crasse aux poignets et à la paume des mains.
La barbe me gratte, je la fouille avec rage, les croûtes tombent, j’essuie le sang qui goutte d’une écorchure.
Comme de petits flocons de neige, les pellicules tombent de mon crâne.
J’ai un bouton qui saigne, sous la pomme d’Adam.
J’en écrase un autre, encore plus pustuleux, qui laisse filtrer une perle de pus.
Je baille, j’ouvre un four à l’haleine de bébé dinosaure digérant de la bouillie de cadavre et de la friture de cloportes.
J’exhibe dans la glace souillée de chiures de mouche trois ou quatre moignons de molaires en putréfaction.
Avec le petit doigt, je me cure ce qui reste d’une molaire souffreteuse, je racle l’anfractuosité d’un coup d’ongle, je coince un débris pâteux de quelque substance alimentaire entre mes lèvres, je crache au sol l’horrible boulette que je ramasse puis roule dans mes doigts.
J’ai un de ces putains de mal au crâne qui me déchire la rétine.
Le cuir chevelu qui se consume.
Une rage soudaine de démangeaison m’envahit l’entre jambes, la peau grasse des couilles et le dessous des fesses.
A pleines mains, à pleins doigts, de toute la force de mes ongles, je frotte, je gratte, je pince, je pique, je serre.
Excédé, dévoré, je baisse le froc, j’écarte les guiboles pour donner plus d’emprise et plus de violence à cette tornade de gratouille.
C’est collant, ça pue, une odeur animale, une odeur de zob.
J’ai les poils gras, hérissés, rigides comme du crin et habités de petits bouts de corne noirs.
Triste réveil.
Et, du fond de mon exécrable crasse, de la fange qui brasse mes fantasmes, surgit une silhouette : la jeune femme chic, aperçue hier soir au coin de la rue Villot et de la rue du Char à bœufs.
Je la revois encore, avec la ceinture de son imperméable relâchée dans le dos, ses talons aiguilles et son écharpe volant dans le brouillard.
Et je bande dans mes odeurs de fauve, je râle et je crie, je balance la purée qui gicle sur le linoléum fendu.
Dans la détresse solitaire et le régal assouvi sous l’œil d’une hypothétique Bondiette branlant mes rêves interdits, dans les yeux gris chassieux de ces matins en eau de vaisselle refroidie, il n’y a plus de poésie.
Les idées, l’imagination et les sentiments, les bonnes résolutions, la vie intérieure et les pensées profondes se font la malle et se calent comme des taches de vanille ou de fraise, des crachats dilués, des huîtres bouillies ou des essaims nains de vermisseaux blancs dans ces ports lilliputiens de caniveaux , échancrures entre les pierres du trottoir, toutes proches de l’égout.
Avec ces matins humides et froids qui vous dessèchent le cœur, vous rouvrent vos blessures, comment ravoir la pêche, le gnack, la baraka, comment renaître au radada avec une délicate Marie Ange, comment regagner la confiance du banquier ou de la logeuse, comment oser péter dans le métro en éclatant de rire ?
Encore une journée de perdue.
Il pleut.
Quoi de plus surréaliste que la réalité elle même ? La réalité crue et nue, comme par exemple un petit pois noir écrasé dans une flaque de sperme, un soleil grillagé qui déchire un rideau de sang teinté d’essence, un visage ulcéré qui sourit, une bande de gosses ébouillantant les rêves imbéciles de tous les premiers de la classe avec le vitriol de leurs insoumissions, un lézard endormi sur une pierre froide, un hall de gare abruti de pubs, de panneaux lumineux et de solitudes encrassées ? La réalité ne peut être jugée, elle n’est que la réalité, rien de plus. Elle est surréaliste parce que possédée d’imaginaire, déconnectée du beau, du vrai, du laid, de toutes sortes de concepts. Si tu essaies de la connecter à tout prix au grand ordinateur général des pensées, elle se met à polémiquer, à se déguiser, et elle fait des entrechats en costumes de comédiens sur la grande scène du monde, elle se fait applaudir ou huer, et pour finir, ça fait tilt, l’ordinateur craque. Juger la réalité n’a pas de sens. C’est comme juger le ciel, le cosmos ou le trou du cul d’un berger.
L’atmosphère est si sombre, le ciel roule si gris et si bas, que les lumières dans la rue sont restées allumées.
Peste ! Plus de linge propre !
Il faut que j’aille à la laverie automatique.
Les chaussettes qui me restent sont percées.
Je n’ai plus de slips, le dernier, je le repêche au fond d’un carton moisi en bas de la penderie en plastique, il est tout jaune, avec des rebords noirs et gluants, il colle.
J’en ai ras le bol.
Je ne vais quand même pas aller à la douche pour remettre ce linge là après m’être lavé !
J’ai été aux chiottes.
Je me suis accroupi, ça pressait.
J’ai pissé si fort et si dru que je me suis éclaboussé partout.
J’ai fait caca.
Un bruit hideux de défécation, une odeur de décomposition de boyaux.
Atroce.
Dans ces chiottes étroites où l’on ne peut s’ accroupir sans que le cul touche le tuyau de la chasse, il n’y a pas d’ aérobloc.
La chasse ne marchait pas. Il n’y avait pas de papier.
J’ai fait trois grosses virgules sur le mur, à côté d’un gros zob tagué au feutre noir.
Je me suis refringué, mal torché, les poils collés.
Non, aujourd’hui je n’ai rien pour plaire.
Que faire ?
Que fer à repasser ?
Rien ne me tient, rien ne me tente ce matin.
Je divague… La preuve, j’ai vu John Deuf : il m’a dit d’aller voir le Père Huck, mais je ne crois pas au Bon Dieu, et encore moins à ses saints.
Le Bon Dieu, si le voyais là, devant moi, en chair et en os, je lui casserais la gueule.
Mais qu’on arrête, tous les croyants et les incroyants, de lui mettre toute la merde, le sang versé, les calamités climatiques, la guerre, le sida, la misère, et tant d’autres conneries sur le dos, à Dieu.
Merde ! C’est tout de même l’homme qui est responsable ! Si la 4ème ou la 20ème génération ou nos futurs arrière petits enfants ont des moignons à la place des bras, le pipi ou la cramouille pourris, s’ils ont plus d’eau et s’ils respirent du CO2, c’est pas la faute à Dieu, bordel !
Le Bon Dieu en chair et en os auquel je voudrais casser la gueule en fait, c’est le Bon Dieu que les hommes ont inventé pour avoir le droit de faire la guerre et de bouffer les pauvres.
Et si le Bon Dieu, c’était plutôt une Bon Diette, chic et sympa, avec un joli visage, des yeux à vous branler les tripes jusqu’au fond de l’âme, je serais fou de joie, fou de régal, et ma diatribe incendiaire se réduirait à un long râle plus puissant que le souffle du bonhomme Michelin quand il se dégonfle !
Et puis, le mal de crâne, la barbe qui me démange, mes membres engourdis m’empêchent de penser.
Dans l’infecte prose où je patauge aujourd’hui, ça m’irait trop mal de penser, avec mon œil bovin et ma sale gueule.
Quand j’aurai le cul propre, ça ira mieux.
Je ne me sens même pas assez sain pour marcher à pied et me promener.
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1. Mariano Le 24/02/2007 à 21:24
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